LETTRE 4: Valenciennes, Nord-Pas-de-Calais, France.
- 30 de jan. de 2015
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Cher David, Je suis très content que tu aies aimé le style de mon écriture, vu la qualité de la tienne, je ne peux que m'en réjouir. C'est un vrai régal de te lire, je ne connais pas beaucoup de personnes sachant manier la langue de Camões avec autant de finesse et de justesse. Je suis en effet très motivé par ce projet, en réalité j'en ai déjà parlé à ma famille et à mes amis, qui ont tous trouvé le concept intéressant. Les réseaux sociaux occupent une place importante dans ma vie, mes amis peuvent en témoigner ! Ils ont été à la base de la plupart de mes projets et m'ont permis d'organiser ou de participer à des événements en m'alliant à des personnes partageant ma volonté ainsi que mon engagement. Ils me servent également à m'informer, à suivre quotidiennement des articles de journaux du monde entier. Les réseaux sociaux me permettent de débattre, avec des inconnus ou mes amis, ce qui façonne mon argumentation. Je suis tout à fait d'accord avec toi, le fait d'être lu et écouté par un certain nombre de personnes, implique des responsabilités et des risques. Il faut donc choisir chaque mot avec le plus grand soin, chose qui n'est pas si facile comme tu dois le savoir. Enfin, les réseaux sociaux me servent à m'amuser, car le verbe « rire » est l'un de mes préférés. Comme tu as pu le constater, je ne publie pas uniquement des choses visant à faire réfléchir. J'aime rire de tout, et surtout de moi. J'aime la pertinence, mais parfois aussi l'absurdité. Je suis à la fois un adulte mature et un enfant puéril. C'est l'un des paradoxes de ma personnalité que tu auras l'occasion de mieux comprendre avec le temps. C'est drôle, j'ai l'impression de me confier à un psychologue, en t'écrivant je me dévoile et me découvre un peu plus. C'est très intéressant. En réaffirmant mon soutien inconditionnel à Charlie Hebdo -c'est à dire sans « oui, mais... »-, je savais que nous aborderions le sujet le plus discuté actuellement en France et peut-être même dans le monde, à savoir celui de la liberté d'expression. C'était d'ailleurs le thème principal de notre cours d'espagnol aujourd'hui. Depuis le massacre de Paris, tout le monde a une opinion sur la liberté d'expression. Certains pensent qu'elle ne doit avoir aucune limite, que nous devrions tous être libres de dire tout ce que nous voulons sans que cela ne se règle au tribunal, et il me semble que, corrige-moi si je me trompe, c'est une opinion que tu partages n'est-ce pas ? D'autres pensent que la liberté d'expression doit être encadrée par des limites dans des cas précis. C'est ce que je pense. Pour moi, des restrictions, voire des peines peuvent être nécessaires en cas de diffamation, de calomnie, de menace ou d'appel à la haine ou à la violence contre une personne ou un groupe de personnes par exemple. Je t'invite à lire les articles 23 et 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse en France. Je te comprends quand tu affirmes que l'on doit pouvoir débattre de tout, mais je pense que c'est un idéal, une utopie. Malheureusement, il y a des personnes avec qui il est presque impossible d'argumenter avec intelligence, dans le calme et la sécurité. Que puis-je dire à une personne qui affirme que Charlie Hebdo a mérité ce qui lui était arrivé ou que les musulmans sont foncièrement des êtres mauvais ? J'ai déjà discuté avec des personnes ayant une opinion incroyablement extrême et des arguments totalement infondés, en général ils sont tellement incapables de se remettre en question qu'ils ne peuvent tout simplement pas débattre. Pour moi toutes les opinions ne se valent absolument pas, contrairement à ce que j'entends parfois autour de moi. Ce qui fait la valeur d'une opinion est, pour commencer, la pertinence du raisonnement qui a été nécessaire à sa formation. Je tiens à en profiter pour préciser une fois de plus que je ne prétends absolument pas être une personne dotée d'une intelligence exceptionnelle. Je ne suis qu'un jeune étudiant curieux, qui donne son point de vue sur divers sujets en essayant d'apporter les meilleurs arguments possibles, sachant que ce point de vue peut et va évoluer au fil du temps. En réalité, si je relis cette lettre dans un an, il y a probablement une partie avec laquelle je ne serai plus d'accord, et c'est normal. Ne pas douter signifie ne pas évoluer. Je préfère donc douter pour luter contre le piège de la certitude erronée. Ma génération, ainsi que la société dans laquelle elle évolue, me fascinent, et j'essaye toujours de les comprendre un peu plus. J'ai conscience d'en faire partie, je ne pense pas « sortir du lot », mais il est évident que je suis loin de m'identifier complètement aux valeurs de la société dans laquelle je vis. Cette société qui prône la superficialité et la consommation à outrance, je la rejette. Mais plutôt que de la critiquer sans rien faire, j'essaye progressivement de briser les chaînes qui me retiennent à elle, ou plutôt à ce que je n'aime pas en elle. Nous sommes tous la société, chaque individu est un membre de la société. Si nous voulons la changer nous devons donc le faire ensemble. J'ai d'ailleurs quelques difficultés à trouver des gens qui partagent une vision du monde similaire à la mienne. Bien sûr, je ne souhaite pas rencontrer uniquement des gens qui me ressemblent, mais il est nécessaire de pouvoir partager avec quelqu'un de son âge quelque chose de plus important que des goûts musicaux similaires ou le même club de football. Donc oui, je dois avouer que j'ai de temps en temps l'impression de ne pas être à ma place, tout en sachant que beaucoup de personnes doivent se dire la même chose. Parfois j'ai le sentiment d'étouffer ici. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'aime voyager, pour vivre des expériences différentes avec des personnes différentes. Je suis attiré par les pays pauvres, ou en tout cas, plus pauvres que le mien, depuis toujours, sans vraiment pouvoir l'expliquer. Et lorsque je rentre en France, il n'est pas facile de devoir supporter tous ces gens qui se plaignent de tout et de rien quand j'ai moi-même rencontré des personnes qui n'avaient presque rien et me donnaient tout. Malgré cela, je me suis fais pas mal d'amis ces derniers temps, surtout à l'université. C'est un endroit riche en personnalités de tous types. Que ce soit les professeurs ou les étudiants, j'apprends beaucoup à leurs cotés. Je suis soulagé de savoir que tu as encore de l'espoir en la jeunesse, mais il serait très regrettable que ce ne soit pas le cas, surtout pour un professeur. Les professeurs ont beaucoup d'influence sur leurs élèves, et s'ils croient en eux et les motivent ils seront alors capables de faire de grandes choses. J'ai remarqué que tu étais passionné par ton métier, en réalité je n'ai jamais connu un professeur aussi passionné. J'admire cela. Tu veux que je te parle de la ville de Lille ? Avec plaisir mon ami, j'adore en parler. Tout d'abord, Lille est une ville importante en France, c'est la plus grande ville au nord de Paris, la capitale des Flandres et de la région Nord-Pas-de-Calais. C'est une très jolie ville, énergique, dynamique et culturellement riche. Lorsque je demande aux étudiants étrangers ce qu'ils pensent de la ville, dans leur grande majorité ils ne tarissent pas d'éloges, beaucoup en sont même tombés amoureux. En général ils me parlent de la sympathie des lillois, j'ai moi même l'impression que cette ville est particulièrement évoluée et ouverte. Depuis quelques mois, ma sœur vit à Lille, dans un appartement en collocation. Maintenant je passe donc plus de temps là-bas, je fais souvent des soirées avec ma sœur et mes amis, dont l'un de ses colocataires qui est un italien d'une gentillesse rare avec qui je m'entends très bien. J'ai rencontré plusieurs de ses amis -tous italiens- et à cause de tout ce beau monde je me suis même mis à apprendre leur belle langue, mais en général je préfère leur parler en français car leur accent me fait tellement rire. L'une de ses amies est une fille avec qui j'aime beaucoup danser. Elle n'hésite jamais à monter sur l'estrade pour faire le show avec moi ! Samedi dernier, elle voulait sortir donc je suis venu avec ma sœur et une très bonne amie que je connais depuis le début du lycée, une fille assez timide en public, elle n'était d'ailleurs jamais allée en boite de nuit auparavant. Je n'étais pas habitué à la voir s'amuser comme ça, c'était génial. Lors de cette soirée j'ai retrouvé par hasard une amie brésilienne de l'université, elle était avec un groupe d'étudiants très sympas. Au total, pas moins de 6 nationalités étaient représentées en incluant mes amis et les siens. Tu vois ? Pour résumer c'est ça Lille. Une ville cosmopolite où on mange des moules-frites. Maintenant parle-moi à ton tour, si tu le veux bien, de ta ville, et de ton état, le Maranhão. Je suis très curieux et je dois t'avouer que je ne sais presque rien sur cette partie du Brésil, comme tu le sais je ne connais que les états de São Paulo et de Rio de Janeiro. J'ai commencé à apprendre le portugais, presque sans le vouloir et un peu par hasard. En réalité, je me suis subitement intéressé au Brésil il y a quelques années, sans vraiment me souvenir pourquoi, -bon j'avoue, c'était un peu pour le football et les brésiliennes- et j'ai donc lu des livres et des revues sur le Brésil pour mieux connaître la culture et l'histoire, entre autres, de ce beau pays. Dans le même temps j'ai parlé avec quelques brésiliens, et brésiliennes donc, sur des sites d'apprentissage de langues où j'aidais les gens à apprendre le français. Au début nous discutions en anglais, mais j'avais des difficultés car mon niveau n'était vraiment pas bon. Au fur et à mesure il s'est amélioré, et puisque j'aime les défis, j'ai essayé de faire quelques phrases en portugais et la machine s'est lancée. J'ai utilisé le même procédé en espagnol un peu plus tard et je parle aujourd'hui trois langues étrangères, couramment ou presque, grâce à des discussions fréquentes avec mes amis. Si tu as bien suivi, l'italien devrait être la quatrième, enfin je l'espère ! Je suis sûr que tu es capable de danser, je pense que tout le monde en est capable. Peut importe si tu es bon ou pas, danser c'est se libérer. Tu verras, un jour je te ferai danser comme j'ai réussi à faire danser mes amis les plus timides. En tout cas je vais essayer ! Pour ce qui est de l'escrime, tu as tout à fait raison c'est un sport assez élitiste. Je peux d'ailleurs faire une comparaison intéressante, l'année dernière je faisais du football à l'université, car c'est mon sport préféré, et ma passion. Ce cours était très mélangé, avec beaucoup d'étudiants d'origine étrangère. La plupart d'entre nous venions de milieux très modeste, moi y compris. Il y avait d'ailleurs beaucoup de tensions mais aussi de l'amusement. Cette année en escrime, je ne suis qu'avec des étudiants blancs, et il est évident qu'ils n'ont pas les même origines sociales que les étudiants du cours de football. Ça se voit, ça s'entend, c'est un fait. En escrime tout le monde est si calme et respectueux. Même si c'est quelque chose de très positif, c'en est parfois ennuyant. J'ai tout de même réussi à me faire un ami, je m'entraîne tout le temps avec lui et nous avons des discussions philosophiques mémorables dans les vestiaires. Je suis de loin le moins sérieux de ce cours, je m'amuse beaucoup, je fais des blagues avec tout le monde mais je me concentre tout de même un minimum pour être bon dans cette discipline et remporter des victoires. Je me suis inscrit dans ce sport par pure curiosité, mais maintenant que j'y suis je veux être bon ! D'ailleurs, lorsque j'essaye de toucher mon adversaire avec mon fleuret, j'ai l'impression de danser. J'ai remarqué que la musique était très importante pour toi, et c'est donc une chose de plus que nous partageons. J'en écoute tous les jours, de tous les styles, toutes les époques, tous les pays. J'aime beaucoup la musique brésilienne, et contrairement à toi je pense que la génération actuelle, c'est à dire la vague des années 2000 et 2010, est vraiment très bonne. Surtout au niveau du rap. Les textes brésiliens sont très profonds et parlent de problèmes sociaux tout en encourageant les gens à se réveiller plutôt que de tout casser. J'écoute principalement du rap carioca, comme BNegão, Marcelo D2, O Rappa, 3030... Tu connais l'un d'eux ? Pourrais-tu m'envoyer quelques unes des musiques que tu as écrites ? J'adore Cazuza, c'était un artiste engagé avec des textes intelligents. Je ne te l'ai pas dit mais j'ai assisté à une conférence de Gilberto Gil sur l'art et la politique à Lille, j'ai même pu lui parler un peu. Je viens d'écouter la chanson « Perhaps love » et c'est avec regret que je doit t'avouer que je ne l'ai pas aimée. En même temps on ne peut pas toujours être d'accord sur tout, ce serait mauvais signe ! Je n'aime pas non plus Zaz, mais alors pas du tout. Je trouve que ses textes sont d'une légèreté telle, qu'un courant d'air suffirait presque à en faire quelque chose de passable . Par contre j'apprécie Stromae, je le trouve vraiment décalé et innovent. Il fait preuve d'un cynisme à la fois perturbant et drôle. Je pense que ce sont les deux artistes francophones les plus écoutés en ce moment dans le monde. Pour ce qui est des musiques populaires actuellement, je ne sais vraiment pas lesquelles te conseiller. Il y a Kendji Girac, qui est le n°1 du top 50 au moment où je te parle. Tu peux l'écouter par curiosité, mais par pitié assure-toi que tu es bien seul, je ne veux pas que tout le Brésil ait une mauvaise image de mon pays. J'écoute beaucoup de musique française, mais en général c'est plutôt de la musique des années 60 à 2000. Mon artiste français préféré est Serge Gainsbourg. Si tu ne le connais pas je t'invite à l'écouter sans plus attendre. Je pense qu'il est temps pour moi de mettre un terme à cette lettre, qui, j'en ai conscience, est déjà bien trop chargée. Mais il y a des jours comme ça où on est d'humeur bavarde ! J'attends avec impatience ta réponse cher David, en espérant que tu auras de nouveau pris du plaisir à lire cette lettre. Amicalement, Rémi.



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